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 L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION

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MessageSujet: L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION   Mar 29 Déc - 8:48

L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION
par Anne Revillard


« Le privé est politique » : une bonne illustration de cette intuition
féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre
identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né
dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée
à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement
homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division
générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes,
regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux
féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun
de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan
individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement
lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée
entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes
homosexuelles et/ou féministes1 (dont trois associations lesbiennes non
mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées
par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de
21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes
manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du
travail personnel de construction identitaire à partir des représentations
sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet
de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi »
(que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme
et constructivisme) à celle du « comment ».
Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours
peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères
: l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou
comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple
sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe).
Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de
formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité
lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés
par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons
quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports
sociaux de sexe.
1. A. Revillard, Le travail de construction de l’identité lesbienne, mémoire de maîtrise
sous la direction d’A. Caillé, université de Paris-X/École normale supérieure de Cachan,
2000.
LE DÉBAT ENTRE ESSENTIALISME ET CONSTRUCTIVISME
EN SOCIOLOGIE DES HOMOSEXUALITÉS
Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie,
la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on
retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre
essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des
années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans
une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la
volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels
et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des
personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en
chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant
laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles
l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques
et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et
constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne
les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement
sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont
attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit? Transposée au
domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si
l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre
de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur
la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes2.
La formulation de cette alternative pose problème pour deux raisons.
D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques
complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption
d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au
récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe.
Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire
à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple
d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en
affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation
constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que
cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que
par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément
mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences
négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que
cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 169
2. Cela étant, l’idée selon laquelle l’orientation sexuelle induit de manière inéluctable un
ensemble de caractéristiques que l’on retrouve quelle que soit l’époque est l’une des composantes
de la perspective essentialiste. Nous l’avons toutefois écartée dans la mesure où, sur ce point,
l’essentialisme semble nettement contredit par l’analyse historique.
des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à
l’hétérosexualité.
D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure
où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est
pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme
tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première
est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la
sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que
les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés
et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est
contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle3.
La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux
composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de
se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir
un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante
dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans
l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation
du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité
homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au
niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à
l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé
dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme
est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des
conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision
« médicale » courante de l’homosexualité.
DIFFÉRENTES MANIÈRES D’ÊTRE LESBIENNE…
Toutes les femmes que nous avons interviewées ont en commun de
s’affirmer lesbiennes; mais le sens qu’elles donnent à cette identité varie
d’une personne à l’autre. Cela apparaît nettement au fil du discours : c’est
au détour d’expressions comme « assumer » ou « lesbienne politique » que
l’on saisit le mieux la façon dont ces femmes conçoivent leur lesbianisme.
Par-delà la diversité des constructions individuelles, des constantes apparaissent
toutefois, en particulier en ce qui concerne les dimensions auxquelles
on se réfère pour définir son identité. Plus précisément, deux axes
essentiels interviennent dans la définition personnelle de l’identité lesbienne.
Le premier axe (qui est le plus structurant) correspond à la dichotomie
nature/choix. L’homosexualité peut être décrite soit comme une condition
subie (c’est la représentation courante de l’homosexualité issue du discours
170 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
3. Nous parlons ici de l’orientation sexuelle stricto sensu (attirance envers des personnes
de l’un ou l’autre sexe) et non des caractéristiques qui peuvent être rattachées à cette orientation
(qui varient selon les époques).
médical) – et donc pensée comme naturelle (on n’y peut rien!) – soit comme
le résultat d’un choix – et c’est en particulier dans certains milieux féministes
que le lesbianisme a été valorisé comme choix.
Le second axe correspond à la question de savoir si le lesbianisme est
d’abord pensé en termes de sexualité ou en termes d’identité de genre4. On
peut se dire lesbienne sans que cela interfère dans la perception de soi en
tant que femme, ou bien on peut se considérer d’abord comme transgressant
(volontairement ou non) la norme de son genre, l’homosexualité n’étant
interprétée que comme une conséquence de ce phénomène.
En les croisant, on obtient quatre idéaux-types [Weber, 1992]. (Nous
parlons d’idéaux-types dans la mesure où différentes conceptions cohabitent
souvent au sein d’un même discours.)
La sexualité comme nature. L’homosexualité est pensée comme une
condition naturelle, subie, mais qui ne change rien à la manière dont on se
perçoit en tant que femme. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les filles ».
Le genre comme destin. L’homosexualité est conçue comme découlant
d’une transgression objective de la norme du genre féminin, cette transgression
étant elle-même ressentie comme subie, indépendante de la volonté
personnelle. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les jeux de garçons;
ça permet aussi de comprendre que je sois lesbienne ».
La sexualité comme libre choix. L’homosexualité est une simple préférence
sexuelle, un choix de sexualité sans conséquence sur la perception de
soi en tant que femme. Exemple : « J’ai essayé avec des hommes et avec
des femmes, et j’ai préféré les femmes ».
Le genre comme anti-destin. L’homosexualité est perçue comme la conséquence
nécessaire d’un choix de transgression de la norme de son genre
(féminisme) : on refuse de se conformer au rôle social de femme, et pour
que ce refus soit total, il faut adopter une pratique homosexuelle (dans la
mesure où l’on considère l’hétérosexualité comme un élément essentiel de
définition du genre féminin). Exemple (caricatural) : « On ne peut pas à la
fois combattre les hommes et coucher avec ».
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 171
4. De ce point de vue, il faut bien distinguer la perception des actrices du parti pris théorique :
nous serons amenés par la suite à assimiler théoriquement l’homosexualité à une transgression
objective de la norme de genre, l’hétérosexualité étant dans notre société un élément important
de cette norme pour les deux sexes. Nous appelons genre ou norme de genre l’ensemble des
caractéristiques socialement associées à chaque sexe (dimension objective), alors que l’identité
de genre correspond ici à la gestion de cette norme par l’individu (dimension subjective).
Nature Choix
Sexualité La sexualité comme
nature
La sexualité comme
libre choix
Identité de genre Le genre comme
destin
Le genre comme
anti-destin
Ces différents idéaux-types renvoient à des conceptions sociales du lesbianisme
qui se sont développées dans des contextes historiques et sociaux
précis. Certaines sont devenues des représentations dominantes, connues
(sinon partagées) par tous les membres de la société (la définition médicale
courante de l’homosexualité comme condition subie par exemple), tandis
que d’autres sont restées liées à des micro-contextes (c’est le cas du lesbianisme
pensé comme choix lié au féminisme). L’identité homosexuelle
est « bricolée » à l’échelle individuelle à l’aide des représentations sociales
disponibles. En fonction du contexte historique et social dans lequel elle
évolue, chaque personne se trouve donc confrontée à une ou plusieurs de
ces conceptions ; en résultent des tensions plus ou moins fortes dans la
construction personnelle de l’identité lesbienne.
La sexualité comme nature
Cette définition de l’homosexualité comme attirance exclusive envers
des personnes du même sexe a émergé dans le discours médical au XIXe siècle,
avec la création du « personnage » de l’homosexuel [Foucault, 1976 p. 59],
défini par deux traits essentiels : l’homosexualité y est une caractéristique
fixe de la personne considérée et détermine chez elle un certain nombre de
traits de comportement (elle a un caractère explicatif). Cette conception de
l’homosexualité comme condition naturelle et orientation exclusive, qui correspond
à la représentation courante, est dominante chez la plupart de nos
interviewées : « Moi je dis toujours que la première fois que j’ai éprouvé
quelque chose pour une fille, ça devait être la sage-femme. Ça veut dire ce
que ça veut dire, c’est-à-dire que je pense que je suis née comme ça5. »
La force de cette représentation sociale apparaît également en creux dans
le sentiment d’anormalité qu’ont les femmes dont l’orientation sexuelle est
moins exclusive. Attirée par un homme alors qu’elle s’était définie comme
lesbienne, l’une de nos jeunes interviewées évoque cette impression d’avoir
atteint un autre degré d’« anormalité », de « bizarrerie » : « Bon, ça va te
sembler bizarre, mais […] il y a trois semaines […] j’ai un peu craqué [sur
un garçon]. »
Les fluctuations du désir, surtout une fois que l’on s’est défini(e) comme
homosexuel(le), sont par ailleurs assez mal tolérées dans les milieux associatifs.
Cela reflète en partie la force de la représentation d’une orientation
exclusive. Mais c’est aussi que la bisexualité peut être perçue dans ces
milieux comme une stratégie pour échapper à la stigmatisation sociale (or,
il faut « choisir son camp »…). Les enjeux de la pratique militante peuvent
ainsi contribuer à renforcer la représentation courante de l’homosexualité
comme orientation sexuelle exclusive et subie.
172 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
5. La citation n’est évidemment pas l’usage le plus intéressant que l’on puisse faire des
récits de vie. Mais le format de cet article ne nous permet pas de rentrer dans le détail des
parcours individuels. Pour une analyse plus approfondie de ceux-ci, se référer au mémoire
original.
Le genre comme destin
Cet idéal-type renvoie à une autre dimension du discours médical de la
fin du XIXe siècle : la théorie de l’inversion [Lhomond, 1993]. Cette théorie,
valable pour les homosexuels des deux sexes, interprète l’homosexualité
comme faisant partie d’une déviance plus générale : la personne
homosexuelle adopte un genre contraire à celui que « commande » son sexe
biologique. Cette transgression de la norme de genre est pensée comme
indépendante de la volonté de « l’inverti(e) » : c’est une pathologie. On
retrouve l’écho de cette théorie dans le discours de cette interviewée qui rattache
son homosexualité au fait d’avoir toujours été « garçon manqué ». « Je
m’étais toujours vécue, socialement parlant, à côté des normes. C’est-à-dire
qu’en allant avec ma mère acheter des chaussures, j’allais droit sur le rayon
des garçons. […] J’ai eu l’impression d’avoir une identité différente avant
d’avoir une sexualité différente. […] Évidemment qu’à l’école, quand je
voulais jouer avec les filles, je ne pouvais pas parce que j’étais un garçon
manqué […]. »
Cependant les entretiens témoignent par ailleurs souvent d’un rejet du
stéréotype selon lequel « les lesbiennes ne sont pas des femmes », et
d’une volonté de faire changer cette représentation. C’est ainsi qu’une
lesbienne, qui estime avoir une apparence assez masculine, nous fait part
de sa peur de renforcer le stéréotype par son allure : « J’ai des copines qui
se baladent avec des badges “Je suis une sale gouine”; ça, c’est clair que
je ne le ferais pas… Parce que je sais très bien que dans mon aspect physique,
je corresponds très bien au type de la lesbienne… Donc je n’ai pas
envie qu’on dise “Ah oui, ça ne m’étonne pas, elle ressemble à une lesbienne”;
je n’ai pas envie de confirmer l’idée que les gens se font des lesbiennes.
Je préférerais qu’une de mes copines superféminines mette ce
badge-là. »
Cet effort de lutte contre le stéréotype donne lieu à des dilemmes complexes
lorsqu’il coexiste avec un refus féministe de soumission au rôle qui
est socialement assigné aux femmes.
La sexualité comme libre choix
Certaines associations, conformément à l’idéal démocratique, défendent
un droit à choisir sa sexualité6. Paradoxalement, cette représentation combinant
choix et sexualité est généralement très peu présente dans les récits
personnels. Comment expliquer cette faible occurrence? Il s’agit peut-être
d’un biais lié à la sélection des interviewées (toutes membres d’associations),
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 173
6. Elles sont toutefois minoritaires. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier de manière
systématique et dans une perspective historique les stratégies politiques d’utilisation ou de
rejet de l’argument naturaliste par les mouvements homosexuels.
qui traduirait le fait que ces associations ont encore avant tout une fonction
« sociale », une fonction de soutien pour ceux et celles qui éprouvent des
difficultés à « assumer » leur homosexualité. Mais c’est aussi que cette
conception de l’homosexualité est socialement peu probable. Dans un contexte
de stigmatisation sociale de l’homosexualité, on ne « choisit » pas facilement
d’adopter cette identité pour des raisons de simple préférence sexuelle.
Le choix, pour devenir envisageable, doit s’ancrer dans un système de significations
plus large – et prendre sens par rapport à une identité de genre, par
exemple. Paradoxalement, le lesbianisme comme choix lié au féminisme est
susceptible d’être moins bien accepté socialement qu’un simple choix d’orientation
sexuelle, qui n’implique pas de transgression de la norme de genre,
ce qui suggérerait que ce dernier choix serait plus « facile » que le précédent.
Cependant, dans le cas du féminisme, la répression sociale est contrebalancée
par un cadre normatif alternatif qui prend appui sur des groupes
fortement structurants.
Le genre comme anti-destin
Le refus féministe de se soumettre à un rôle féminin aliénant peut conduire
à un refus de l’hétérosexualité s’accompagnant d’un choix du lesbianisme
(choix qui n’est pas seulement négatif, mais peut aussi correspondre à la
découverte d’une sexualité plus épanouissante). Les conditions de possibilité
d’un tel choix dans un contexte de répression sociale de l’homosexualité
sont liées à la fréquentation d’un certain type de groupe féministe. La
plupart de ces groupes, qui se sont développés dans les années soixante-dix,
étaient caractérisés – quelle que soit leur tendance – par une forte sociabilité
communautaire et un questionnement poussé du privé qui ont conduit
un certain nombre de femmes à avoir des expériences homosexuelles [Lesselier,
1991]. Pour la plupart des femmes concernées, ces aventures ont été
passagères; mais certaines d’entre elles, poussées par les lesbiennes s’affirmant
comme telles et qui appartenaient à ces groupes, ont fini par adopter
l’identité lesbienne, pensée dans la continuité de leur engagement politique
et de leur réflexion théorique.
Il est essentiel de souligner que si le lesbianisme est alors pensé comme
un choix, les conditions de possibilité de ce choix sont situées dans un cadre
social et historique très précis. Le changement de profil du mouvement
féministe (lié en partie à son institutionnalisation) a rendu socialement peu
probable un tel vécu du lesbianisme chez les jeunes générations.
Le lien entre féminisme et lesbianisme (le féminisme étant la théorie et
le lesbianisme la pratique, selon la formule couramment retenue) a été théorisé
par le courant du lesbianisme radical, qui analyse l’hétérosexualité (en
tant que système social) comme un rouage essentiel de l’oppression des
femmes [Wittig, 1980].
Cette définition du lesbianisme comme choix lié au féminisme se trouve
nécessairement confrontée à la représentation sociale plus courante de
174 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
l’homosexualité comme condition naturelle7, ce qui donne lieu à des tensions
dans la définition de soi. Ainsi, des récits de vie où domine l’idée de
choix peuvent par ailleurs faire apparaître un vocabulaire plus naturaliste,
surtout dans la narration du parcours biographique précédant le choix lesbien.
Ainsi, une lesbienne d’une trentaine d’années, qui définit son lesbianisme
comme « un choix politique », emploie par ailleurs des termes comme
« découvrir » ou « assumer » qui relèvent de la vision naturaliste : « Me
découvrir lesbienne, c’est vraiment ce qui a été le plus fort dans ma vie.
[…] Je vivais avec une fille, à cette époque-là, dont j’étais amoureuse ;
mais je ne le savais pas encore, je n’assumais pas du tout. »
Comme nous l’avons déjà suggéré, il nous semble périlleux de chercher
à se prononcer sur la question de savoir s’il s’agit simplement d’une
rationalisation a posteriori portée par la représentation sociale d’une identité
homosexuelle « naturelle », ou si cette femme a été attirée par le féminisme
parce qu’elle y a vu plus ou moins consciemment la possibilité
d’affirmer un désir qui existait déjà en elle. Cette dernière hypothèse est
d’autant plus délicate à soutenir qu’elle correspond à un des ressorts les plus
éculés de l’antiféminisme [Bard, 1999] : l’assimilation des féministes à
des lesbiennes – et l’idée que les féministes sont féministes parce qu’elles
sont lesbiennes. Ce stéréotype nous intéresse d’ailleurs dans la mesure où
il illustre bien les tensions qui peuvent exister entre les pôles « nature » et
« choix » : il consiste en effet à faire passer une transgression choisie de
l’identité de genre assignée (le féminisme) pour une transgression subie (à
travers la référence à la représentation classique de l’homosexualité comme
condition naturelle et non choisie). L’assimilation du féminisme à une condition
subie permet de nier toute capacité d’action autonome des femmes. Ce
phénomène rend d’autant plus complexe la gestion de leur identité par les
lesbiennes féministes, et explique aussi en partie l’invisibilité des lesbiennes
au sein du mouvement féministe.
L’INVISIBILITÉ LESBIENNE
Même lorsque l’identité lesbienne est pensée comme une caractéristique
allant de soi, correspondant à sa « vraie nature », les récits de vie témoignent
d’importantes difficultés dans l’adoption de cette identité. Nous
nous intéressons ici aux cas où l’homosexualité est vécue comme une condition
subie plutôt que choisie. À travers les expériences subjectives de souffrance
et d’isolement apparaît en creux le traitement social de l’homosexualité,
qui diffère selon les sexes.
Une partie des difficultés rencontrées dans le processus de formation
de l’identité homosexuelle est commune aux deux sexes : c’est la contrainte
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 175
7. La confrontation de ces deux représentations donne lieu dans les milieux féministes
lesbiens à une distinction entre « lesbiennes » et « homosexuelles ».
à l’hétérosexualité. Les personnes qui ressentent pour la première fois une
attirance pour quelqu’un du même sexe sont initialement dotées d’une identité
hétérosexuelle, résultat (entre autres phénomènes) d’un long processus
de socialisation différentielle des sexes [Lemel et Roudet, 1999]. L’hétérosexualité
fait l’objet d’une construction sociale infiniment plus élaborée que
l’homosexualité (et on peut se demander ce que signifie le « prosélytisme
homosexuel » dénoncé par certains conservateurs face à l’omniprésence
du couple hétérosexuel dans l’imaginaire social…). La force de la contrainte
à l’hétérosexualité apparaît bien lors des premiers désirs envers une personne
du même sexe : la réaction courante est alors de s’autocontraindre à
l’hétérosexualité, sous la forme d’une injonction personnelle qui peut être
d’ordre mental – essayer de se convaincre que l’on est hétérosexuel(le) –
ou se traduire en actes (se forcer à avoir des relations sexuelles avec des
personnes du sexe opposé).
Cependant, au-delà de cette contrainte commune à l’hétérosexualité, les
difficultés rencontrées dans le travail de construction et d’affirmation de
l’identité homosexuelle varient beaucoup d’un sexe à l’autre, reflétant deux
formes très différentes de répression de l’homosexualité. Alors que les
hommes sont confrontés à l’omniprésence des représentations négatives de
l’homosexualité masculine (bien symbolisée par la banalisation de l’insulte
homophobe), le principal problème rencontré par les femmes est l’invisibilité
lesbienne. Tout se passe comme si l’homosexualité féminine n’existait
pas. Cette invisibilité se constate (si l’on prend comme point de
comparaison le degré de visibilité des gays) tant du point de vue des pratiques
(les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes dans
les associations et les lieux de rencontre homosexuels) que des représentations
(manque de représentation des lesbiennes dans les médias8). Une bonne
mesure de l’invisibilité lesbienne au quotidien nous est fournie par une
enquête menée par P. Dutey et D. Welzer-Lang [1994] : sur les 500 personnes
interrogées, 95 % ont affirmé avoir déjà repéré des personnes
homosexuelles dans la rue, mais plus de 90 % ne mentionnent que des
hommes.
La forme de répression silencieuse que représente l’invisibilité lesbienne
constitue un obstacle pour la construction identitaire non seulement au niveau
individuel (on ne fabrique pas son identité à partir de rien), mais aussi au
niveau collectif. En effet, par opposition à la répression ouverte subie par
les gays, elle rend plus difficile à formuler la position victimaire qui légitime
176 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
8. Notons cependant que tout cela change très vite : la visibilité de l’homosexualité en
général – qui a connu une forte accélération en France avec les débats autour du PACS et la
multiplication des associations gay et lesbiennes, avec la présence croissante de jeunes, va
aussi dans ce sens d’une plus grande visibilité. Inversement, l’invisibilité lesbienne ne se
constate pas seulement dans les médias, mais aussi dans la littérature sociologique sur les
homosexualités qui fonctionne souvent par universalisation du masculin ou en oubliant tout
simplement l’existence de l’homosexualité féminine.
habituellement l’action politique. Deux stratégies essentielles ont été développées
en réponse à cette difficulté. D’une part, l’invisibilité est transformée
dans les discours militants en processus actif à travers la notion
d’« invisibilisation9 ». C’est en tant que victimes d’une « invisibilisation »
que les lesbiennes tentent d’acquérir collectivement une légitimité politique.
D’autre part, une autre stratégie consiste à profiter de la mixité des associations
pour se « réapproprier » la répression ouverte de l’homosexualité
masculine, en s’incluant dans des revendications communes. C’est clair dans
le cas de la lutte contre l’homophobie, cette dernière étant beaucoup plus
facile à identifier et à sanctionner légalement dans ses formes masculines10.
Enfin, le poids de l’invisibilité justifie la place qu’occupent dans les stratégies
militantes les processus de « visibilisation », d’autant plus coûteux pour
les femmes que leur socialisation ne les prépare pas à une telle démarche.
Cependant cette visibilisation, en favorisant la diffusion d’images de l’homosexualité,
joue un rôle crucial dans la possibilité d’adopter l’identité lesbienne
à l’échelle individuelle. Ainsi, identité individuelle et identité collective
se « nourrissent » mutuellement.
Comment expliquer l’invisibilité lesbienne? Au niveau des représentations,
elle traduit dans une large mesure un impensé social : dans un contexte
de domination masculine, une jouissance indépendante du principe masculin
est socialement impensable. En témoigne le fait que les rares représentations
courantes de l’homosexualité féminine incluent toujours la
médiation d’un attribut masculin (travestissement de l’une des femmes,
godemiché…). En ce qui concerne les pratiques, la moindre présence des
lesbiennes dans les associations et dans les lieux de rencontre homosexuels
peut s’expliquer par différents éléments sociologiques et historiques. La
socialisation différentielle des sexes joue un rôle important, induisant chez
les femmes une plus grande réticence à investir l’espace public et un rapport
à la sexualité qui rend moins facile la drague dans des lieux de rencontre
spécialisés telle que la pratiquent les gays [Pollack, 1993]. Un facteur
souvent mentionné par les intéressées est la contrainte économique (revenus
féminins inférieurs à ceux des gays), qui limite les possibilités de fréquentation
des bars et des boîtes. Mais c’est aussi que tout le renouveau du
militantisme homosexuel perceptible au début des années quatre-vingt-dix
était clairement lié à la lutte contre l’épidémie du sida. Or si les lesbiennes
se sont investies très tôt dans cette lutte, l’image prédominante, dans ce
contexte d’épidémie, est celle de l’homosexualité masculine.
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 177
9. Nous ne prétendons pas que les processus d’occultation active de la réalité lesbienne
n’existent pas, mais ils interviennent toujours en réaction à un effort de « visibilisation ». C’est
l’invisibilité qui est première, et non l’invisibilisation.
10. Dans d’autres batailles politiques comme le PACS ou l’homoparentalité, les lesbiennes
sont plus nettement sur un « pied d’égalité » avec les gays du point de vue du type de
discrimination dont elles sont victimes.
HIÉRARCHIE SEXUÉE
ET NORME DE GENRE
Quelles suggestions méthodologiques pouvons-nous tirer de cet examen
du travail individuel et collectif de construction de l’identité lesbienne (et
des obstacles rencontrés) du point de vue de l’analyse des rapports sociaux
de sexe?
On peut distinguer deux types d’approche théorique concernant le genre,
défini ici comme l’ensemble des caractéristiques qu’une société donnée
associe à chaque sexe11. Selon la première perspective (qui historiquement
précède l’autre12), chaque société rattache au sexe biologique un ensemble
de caractéristiques qui constituent le sexe social, ou genre. Les caractéristiques
attachées à chaque sexe ne découlent donc pas naturellement de ce
dernier, mais sont socialement définies13. De plus, ces caractéristiques sont
hiérarchisées : les attributs féminins sont systématiquement dévalués par
rapport aux attributs masculins. Dès lors, le sexe social masculin (ou
genre) domine le sexe social féminin. Ce qui se traduit chez F. Héritier [1996]
et P. Bourdieu [1998] par la mise en évidence d’oppositions structurales
hiérarchisées entre attributs masculins et féminins.
La seconde perspective, qui est celle de la théorie queer [Butler, 1999],
partage sensiblement les postulats de la première (à l’exception de la naturalité
du sexe biologique, comme nous le verrons), mais n’insiste pas sur la
même dimension. Ce n’est pas tant la hiérarchie entre les genres qui est au
coeur de la réflexion que la contrainte, pour chaque individu et quel que
soit son sexe, représentée par le fait de se voir imposer une norme de comportement
(un genre) en lien avec le sexe biologique qu’on lui a assigné.
Utilisant un procédé sociologique classique, la théorie queer étudie la norme
à travers ses transgressions (en l’occurrence, les pratiques « transgenres »
comme le travestissement ou l’homosexualité). Dès lors l’analyse des
« déviances » sexuelles devient le point d’appui de la réflexion sur les rapports
sociaux de sexe.
Ces deux perspectives mettent donc chacune en évidence une dimension
spécifique du genre : la première insiste sur la hiérarchie (les attributs
masculins sont systématiquement valorisés par rapport aux attributs féminins)
178 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
11. Pour une analyse plus fine des modes de conceptualisation des rapports entre sexe et
genre, voir Mathieu [1991].
12. En France, ses illustrations récentes les plus connues sont celles de F. Héritier [1996]
et de P. Bourdieu [1998]. Nous ne restituons cependant pas ici la pensée de ces auteurs, qui
est plus complexe sur les points que nous avons développés. Nous ne faisons qu’en retenir
certains traits pour les besoins de notre propre analyse.
13. Ces constructions sont en retour légitimées par leur rattachement social au sexe
biologique : « Les sociétés utilisent l’idéologie de la définition biologique du sexe pour construire
la “hiérarchie” du genre » [Mathieu, 1991, p. 256].
et la seconde sur la norme de genre14 (une pression sociale s’exerce sur
chaque individu pour qu’il se comporte de manière conforme à la norme de
son genre). Or il nous semble qu’une troisième dimension doit être pensée
simultanément : la hiérarchie sexuée, entre deux groupes définis par leurs
sexes biologiques.
Si l’on adopte le point de vue de la hiérarchie des genres au sens strict
et que l’on considère que les attributs masculins sont systématiquement
valorisés par rapport aux attributs féminins, on peut expliquer la stigmatisation
de l’homosexualité masculine (qui, selon la représentation contemporaine15,
adopte des attributs féminins). Mais comment comprendre que
l’homosexualité féminine ne soit pas valorisée? La femme qui adopte un
attribut masculin devrait logiquement, selon cette perspective, passer du statut
de dominée à celui de dominante. Le fait que cela ne soit pas le cas suggère
que l’on ne peut pas simplement parler de domination d’un « genre »
sur l’autre et nous invite à repenser la place du sexe biologique en sociologie.
En effet, cette contradiction s’explique par le fait que le jugement social
porté sur cette personne est d’abord fondé sur son sexe biologique de femme,
avant de tenir compte du genre qu’elle adopte. S’il existe bien une hiérarchie
entre les genres (au sens où les attributs masculins sont socialement
valorisés par rapport aux attributs féminins), ces attributs ne doivent pas être
considérés de manière abstraite : ils sont toujours rattachés à des individus
qui sont perçus comme des hommes ou des femmes, indépendamment du
genre qu’ils adoptent. Or quelles que soient les fluctuations du genre, il
existe dans la société actuelle une hiérarchie sociale forte entre hommes et
femmes définis en termes biologiques (hiérarchie sexuée). Ce n’est donc
pas le genre isolé (pris ici dans sa dimension hiérarchique) qui doit être
pris en considération, mais la relation entre genre et sexe biologique.
Ce constat nous amène à revenir sur l’explication ici proposée de la sanction
sociale de l’homosexualité masculine. En effet, dans cette première
perspective, la transgression de la norme de genre est uniquement utilisée
pour renforcer la hiérarchie entre les genres : c’est parce qu’il adopte des
attributs féminins (donc dévalorisés) que l’homosexuel masculin est stigmatisé.
Or le fait que ce raisonnement ne fonctionne pas pour les femmes
montre que c’est peut-être plus la transgression de la norme de genre qui
est sanctionnée que l’adoption d’attributs dévalorisés. Cet argument va donc
dans le sens de la théorie queer. Mais l’insuffisante prise en considération
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 179
14. Ces deux perspectives théoriques correspondent aussi à deux « moments » du féminisme,
le féminisme queer estimant que les femmes ne sont pas tant dominées par les hommes
(perspective féministe classique) que par leur rôle de femme – ce que le féminisme « préqueer »
avait aussi montré. Mais avec la théorie queer se produit un déplacement complet : on passe
d’une perspective « verticale » à une perspective « horizontale » du point de vue des groupes
sexués [Mathieu, 1996].
15. Dans d’autres contextes, l’homosexualité masculine, dans son versant actif (pénétrant),
a pu être considérée au contraire comme un signe de virilité.
de la hiérarchie sexuée par la théorie queer lui nuit. En effet, en se concentrant
sur la dimension « horizontale » de la norme de genre, on risque de ne
plus voir que la transgression de cette norme fait l’objet de sanctions différenciées
selon le sexe, et que celles-ci s’expliquent par la hiérarchie sexuée –
par exemple, le silence social sur l’homosexualité féminine renvoie à la
« désexualisation » du sexe féminin, jugé incapable de jouissance en dehors
du principe masculin. Comme le montre N.-C. Mathieu à partir d’exemples
ethnologiques, « quels que soient les modes d’articulation conceptuelle entre
sexe et genre, il est presque toujours possible de déceler un fonctionnement
asymétrique du genre en fonction du sexe, y compris dans les transgressions
apparentes » [Mathieu, 1991 p. 262]. L’étude des difficultés
rencontrées lors du processus d’adoption de l’identité lesbienne nous conduit
donc à insister sur la nécessité de prendre en considération simultanément
la hiérarchie sexuée et la norme de genre (elle aussi hiérarchisée), tout en
les distinguant analytiquement.
En réhabilitant la place du sexe biologique16 dans l’analyse des rapports
sociaux de sexe, nous nous heurtons à une critique issue de la théorie
queer, qui remet en question la naturalité du sexe biologique. Nous avons
vu, au début de cet article, que le débat entre essentialisme et constructivisme
ne se posait pas dans les mêmes termes en sociologie des homosexualités
et en sociologie des rapports sociaux de sexe. En sociologie des
homosexualités, on se demande si l’orientation sexuelle est une disposition
naturelle ou un pur construit social. Dans l’analyse des rapports sociaux de
sexe, le débat porte sur la question de savoir si les caractéristiques que l’on
associe à chaque sexe découlent naturellement de ce dernier ou sont le résultat
d’une construction sociale. Or tout se passe comme si la théorie queer
avait transposé à l’analyse des rapports sociaux de sexe le débat entre essentialisme
et constructivisme tel qu’il a été défini en sociologie des homosexualités.
Le débat sur la naturalité de l’orientation sexuelle a ainsi débouché
sur une polémique autour de la naturalité du sexe biologique lui-même,
déplaçant d’un cran la focale habituelle du débat entre essentialisme et
constructivisme dans ce domaine. La théorie queer en vient donc à défendre
une position constructiviste sur le sexe biologique : ce dernier n’est pas seulement
pris dans une construction sociale, il est lui-même un construit social
[Butler, 1999]. La démonstration du caractère construit du sexe biologique
passe par la dénonciation du caractère arbitraire des différentes « mesures »
du sexe (chromosomique, hormonale, anatomique…) et s’appuie sur des
récits de réassignation sexuelle17 [Preciado, 2000].
180 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
16. Cette réhabilitation du sexe biologique se justifie uniquement par le fait qu’il s’agit
d’une catégorie pertinente du point de vue des acteurs. Il ne s’agit en aucun cas d’une réhabilitation
du naturalisme, c’est-à-dire de l’utilisation du sexe biologique comme clé explicative des
comportements sociaux.
17. Opérations médicales consistant à assigner un sexe biologique aux personnes nées
avec un sexe indéterminé.
Cette mise en évidence de la construction sociale du sexe biologique
conduit la théorie queer à rejeter la distinction entre sexe et genre au profit
de la seule notion de genre, puisque « le sexe lui-même est une catégorie
produite par le genre18 » [Butler, 1999 p. 11]. Cet abandon de la notion de
sexe biologique pose problème pour deux raisons. D’une part, ce n’est pas
parce que le concept est un construit social qu’il est nécessairement dénué
de justesse pour décrire le monde naturel. D’autre part, et c’est le problème
majeur d’un point de vue sociologique, on ne peut pas se débarrasser facilement
de la notion de sexe biologique dans la mesure où elle a une pertinence
pour les acteurs : un rapport de domination existe entre hommes et
femmes définis par leur sexe biologique, quel que soit le genre qu’ils adoptent.
Ainsi, quand bien même on refuserait d’utiliser la notion de sexe biologique,
il est indispensable de continuer à intégrer dans l’analyse le sexe
biologique perçu. La variable pertinente pour l’analyse sociologique n’est
d’ailleurs pas tant le sexe biologique réel que le sexe biologique perçu,
comme en témoignent les expériences de travestissement total19 : lorsque
l’adoption du « genre » opposé est parfaite au point de donner l’illusion
que l’on est du sexe biologique opposé, la réaction sociale est fonction du
sexe biologique perçu (qui, dans ce cas, ne correspond pas au sexe biologique
réel), et c’est cette réaction qui nous intéresse le plus d’un point de
vue sociologique.
CONCLUSION
L’étude des récits individuels concernant la formation de l’identité lesbienne
est d’autant plus délicate que le débat académique sur la naturalité
de l’orientation sexuelle se retrouve d’une certaine manière dans les représentations
collectives qui sont autant de ressources pour définir son identité
: le dilemme nature/choix est ainsi inscrit au coeur même des discours.
Il est donc intéressant pour le sociologue de pouvoir mener son analyse sans
avoir besoin de répondre au préalable à la question de la naturalité de l’orientation
sexuelle. C’est un tel cadre d’analyse que nous avons proposé ici, en
nous intéressant aux différentes manières dont la construction identitaire
individuelle intègre des dynamiques historiques plus ou moins longues (définition
médicale de l’homosexualité datant du XIXe siècle, bouleversements
introduits depuis les années soixante-dix par les mouvements féministes et
homosexuels…).
La construction de l’identité lesbienne bute par ailleurs sur des obstacles
bien différents de ceux rencontrés par l’identité gay (invisibilité versus
répression ouverte). En d’autres termes, la transgression de la norme de
L’IDENTITÉ LESBIENNE ENTRE NATURE ET CONSTRUCTION 181
18. Traduction libre de : « Sex itself is a gendered category ».
19. Voir le film Boy’s don’t cry de Kimberly Peirce (1999).
genre fait l’objet de sanctions différentes selon le sexe; il est donc essentiel
de penser simultanément hiérarchie sexuée et norme de genre, tout en
les distinguant analytiquement, chacune de ces deux formes de domination
ayant sa logique propre.
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182 Y A-T-IL DES VALEURS NATURELLES ?
20. Une bibliographie plus complète sur ce thème est disponible à l’adresse
http//:identitelesbiennefree.fr




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